Série Story : “Moloch” (Calt Studio / Arte)

Après avoir mitonné deux saisons de Chefs pour France 2, l’auteur-réalisateur Arnaud Malherbe, la scénariste Marion Festraëts et le producteur Xavier Matthieu, de Calt Studio, se retrouvent pour Moloch, un 6 x 52’ destiné à Arte.

Quelle est la genèse de “Moloch” ?

Arnaud Malherbe : Je souhaitais raconter quelque chose que je maîtrisais, proche des désirs que je pouvais avoir en fiction. Ceci, sans du tout calculer ni même penser à un diffuseur. L’idée, c’était vraiment de concevoir le récit et l’histoire que j’avais envie de raconter sans faire la moindre concession à la mécanique industrielle ; à tel point que je me disais que si je n’arrivais pas à créer ce projet à la télé, je pourrais en faire un roman graphique…
Je souhaitais créer une série susceptible de susciter l’effroi chez le spectateur. Au départ, il y a un vrai désir ludique d’aller chercher ces choses-là, de naviguer dans ces univers assez froids ; la peur, si on la fabrique, si on travaille bien, ça touche forcément quelque chose d’important… Il y avait l’envie de travailler des thématiques qui m’intéressent comme les peurs primales.

Après “Chefs”, vous souhaitiez vous confronter au thriller voire au fantastique…

A. M. : Il y avait en effet cette forte envie de genre, à savoir du thriller, du fantastique, du thriller effrayant, sur laquelle est venue se greffer de façon très inconsciente une réflexion sur ce qui était en train de se passer dans notre pays à l’époque. Sur ce qui se passe et se passera encore pendant un certain temps. Dire des choses sur la société dans laquelle on vit, qui est une société terrorisée au sens premier du terme, une société dans laquelle on est devenu fragiles, et dans laquelle comme une épée de Damoclès, à tout moment, quelque chose peut survenir… De tout cela est sorti le pitch de Moloch

De quoi parle “Moloch” ?

A. M. : Ça commence un jour ordinaire, dans une ville ordinaire, indéterminée. Un homme descend l’escalier du métro, attend la rame, regarde les gens autour de lui, il consulte son portable, il n’est pas en retard, tout va bien, il pénètre dans le wagon, les portes se referment. Là, les autres passagers se mettent à le regarder un peu étrangement, il commence à ne pas se sentir bien, il sent de la fumée partir de son col, et il part en flammes. D’une façon radicale. Il part en flammes comme une torche humaine. D’autres inconnus vont s’enflammer brutalement, sauvagement, inexplicablement… Autocombustions ? suicides par immolation ? homicides pyrotechniques ?
C’est la rencontre aussi de deux personnages principaux à travers lesquels on va suivre l’histoire : Louise, jeune journaliste stagiaire dans un journal local, et Gabriel, un brillant psychiatre qui exerce dans un service d’urgences à l’hôpital. Tous deux ont un trauma qui les ramène à cette histoire.
Au fil de l’enquête sur ces feux assassins, ils vont découvrir que le feu porte un nom : Moloch, celui du Dieu antique qui dévorait la chair des enfants dans les flammes… Qui est Moloch ? Que fait-il ? Que veut-il ? Pour le savoir, Louise et Gabriel vont devoir affronter un terrifiant voyage contre leurs propres démons.

 

Marion Festraëts et Arnaud Malherbe.

A travers votre série, que voulez-vous raconter de la société ?

A. M. : C’est une allégorie… Une façon de raconter une histoire sur le mode du thriller effrayant et qui peut paraître juste ludique, dans le sens où le spectateur peut éprouver des émotions. En même temps, je pense que c’est une façon détournée pour parler d’une société terrorisée, d’une société dans laquelle tout d’un coup on prend conscience qu’on peut disparaître en l’espace de deux secondes. Après, la question, c’est aussi comment nos deux personnages s’accommodent de la situation, réagissent, comment cette menace va les transformer.
Ce n’est pas anodin qu’on raconte cette histoire-là dans une société et à une période où le terrorisme plane…

Marion Festraëts : Comment le surgissement d’une forme de violence dans le quotidien oblige tout un chacun à se poser des questions sur sa vie, sur ses actes, sur sa manière de se comporter, sur ce que nous pourrions changer pour que les choses changent à leur tour, il y a cette idée là sous-jacente…
Au départ, on est parti sur quelque chose de très visuel, très dramatique…

A quel moment avez-vous parlé de “Moloch” au producteur Xavier Matthieu ?

Xavier Matthieu : On travaille tous les trois ensemble depuis un certain nombre d’années, et on partage la même envie et le même regard sur les séries. Arnaud m’a parlé très tôt de son projet et celui-ci m’a immédiatement séduit. C’était entre les deux saisons de Chefs. Ensuite, tout est allé très vite. On a réalisé un document assez court, d’une quinzaine de pages, qu’on a présenté à Arte. La chaîne nous a répondu positivement très vite. Tout ça a pris moins de trois mois !

A. M. : Le pitch et la bible validés par Arte, j’ai écrit un pilote dialogué et des arches – qui ont été extrêmement bouleversées, retravaillées – entre les deux saisons de Chefs. Après la deuxième saison de Chefs, je me suis remis dessus et Marion m’a rejoint pour écrire les épisodes et réinventer des choses dans l’histoire. Réinventer ensemble une autre fin que celle que j’avais initialement imaginé.

M. F. : Arnaud avait commencé à travailler sur Moloch alors que je continuais à écrire la deuxième saison de Chefs. C’est donc sa création, c’est son idée, c’est sa bible et son pilote. Une fois l’écriture de Chefs terminée, je me suis posée la question de quoi faire. Arnaud m’a proposé de le rejoindre sur Moloch. J’ai accepté parce que ce projet et son univers nous emmenaient dans une direction totalement différente de ce qu’on avait fait jusqu’à présent. Avec Chefs, on était dans quelque chose de très grand public. Là, avec Moloch, on partait dans une proposition beaucoup plus radicale, plus dure, dans un genre particulier : le thriller, avec l’idée de faire peur, avec cette incursion du fantastique qui permettait d’explorer des pistes qu’on n’avait pas du tout empruntées jusqu’à présent.

Après “Chefs”, c’est la deuxième série que Arnaud et vous écrivez ensemble. Comment vous répartissez-vous le travail ?

M. F. : Il n’y a pas vraiment de répartition. Sur Chefs, on était tous les deux créateurs de la série, dans le sens où on a eu l’idée ensemble, on a tout développé ensemble… Sur Moloch, c’est vraiment une idée d’Arnaud, c’est lui qui a développé le concept et le pilote ; je suis arrivée après. A partir de là, on échange énormément, c’est des temps de discussions très longs pendant lesquels on va travailler aussi bien sur la structure que sur les personnages, sur le sens général de ce qu’on va raconter. Ensuite, on se répartit assez naturellement l’écriture…

A. M. : Il y a un cadre aussi car je sais ce que je veux et ce que je ne veux pas. Il ne faut pas oublier que c’est moi qui vais réaliser la série au bout… Parfois, je dis “non, ça, je ne le sens pas !”…

M. F. : C’est aussi la spécificité de travailler avec un auteur qui est réalisateur. Il va accompagner le projet jusqu’au bout. Donc il faut que ce soit cinématographique, que ce soit inspirant sur le plan de l’image… C’est de toute façon Arnaud qui a la décision finale sur les idées qu’on peut avoir ensemble parce que ce sera à lui de les mettre en images tout simplement.

Pour “Chefs”, vous aviez rencontré des cuisiniers. Pour “Moloch”, qui avez-vous côtoyé – sachant que vous êtes tous deux d’anciens journalistes…

A. M. : On n’avait en effet pas trop de problème avec tout l’aspect journalistique, à faire vivre l’univers, les questionnements, la façon dont fonctionne les gens, étant en effet d’anciens journalistes… J’ai rencontré quelques psys. C’était très étrange, on ne comprend pas vraiment ce qu’ils disent !

 

Le producteur Xavier Matthieu.

Vous avez évoqué la possibilité de tourner “Moloch” au Havre puis à Anvers en Belgique. Vous envisagez une coproduction avec les Belges ?

X. M. : Nous avons des contraintes et devons évidemment procéder à des arbitrages pour combiner l’artistique et l’industrie. Moloch est une série très ambitieuse. Effectivement, nous avions envisagé de tourner au Havre. C’est une ville très cinématographique, avec une architecture brute, qui jusqu’ici n’était pas beaucoup utilisée pour ce qu’elle est. Mais on la voit de plus en plus à l’écran, comme dernièrement dans Maman a tort.
Finalement, pour des raisons artistiques mais aussi économiques, financières, la Belgique offre aussi un champ des possibles qui est très intéressant. On devrait aller tourner à Anvers, où plusieurs éléments architecturaux et visuels nous inspirent. La cité flamande nous apporte le décalage qu’on recherche.

A. M. : L’idée, c’est de travailler la direction artistique et le visuel de façon un peu décalée. On n’est pas dans le réalisme, une peinture naturaliste. On n’est pas dans une ville strictement de science-fiction, mais une ville assez indéterminée.

X. M. : Côté production, le tax shelter belge m’apportera potentiellement plus de production value, et me permettrait ainsi d’optimiser et bonifier la série. Il faut faire le distinguo entre les séries au long cours qui peuvent s’amortir, notamment sur les décors, et les prototypes où il n’y a pas d’économie d’échelle possible. A un moment donné, on peut le prendre dans tous les sens, je ne suis pas magicien ; il y a une enveloppe budgétaire qui est fermée et n’est pas extensible, chacun doit le comprendre.

A. M. : On est obligé de tenir compte de ces paramètres-là. La liberté, ce n’est pas de faire n’importe quoi. La liberté, c’est de tenir sur l’essentiel de ce qu’on veut faire. On sait que pour que la série existe, il faudra en passer par un certain nombre de contraintes. On ne peut pas faire une belle série si Xavier et moi on ne marche pas main dans la main. En revanche, si on est malins et qu’on met tout sur la table, on peut optimiser plein de choses, travailler très en amont, faire des économies… C’est capital.
Quand, avec Marion, on décide de réduire les séquences d’un épisode trop dense, c’est pas pour se couper une jambe, c’est pour gagner en efficacité sur le plan narratif. Même si parfois ça peut être douloureux ! En tout cas, on est en train à 100% de faire la série qu’on a envie de faire, avec Arte.

X. M. : Mon credo, c’est de me dire qu’au centre de tout ça, ce n’est pas un auteur, un réalisateur, c’est un projet ! Ce qui est intéressant, c’est que tout le monde mette son énergie afin que ce projet soit le mieux possible. A partir du moment où l’on s’accorde sur ce constat, la collaboration ne peut être que vertueuse.

En termes de production, comment voyez-vous les choses ?

X. M. : On devrait lancer le tournage de Moloch à partir de fin janvier 2019 (un peu de temps ayant passé depuis l’interview, les prises de vues ont finalement débuté le 4 mars 2019, ndlr) pour une durée de 60 jours.

Propos recueillis par Olivier du Jaunet